Expositions

Métal langage IV- Shaman industriel

Du 10 juin 2016 au 3 juillet 2016

En cette ère de transhumance et de déterritorialisation, le travail de Darcia Labrosse tient d’une certaine manière de la performance, en exposant la trace d’une présence en usine loin de l’espace consacré de l’atelier du peintre. Le corpus présenté ici, a été créé en utilisant une peinture industrielle appelée électrostatique, ou powdercoating en anglais, sur des feuilles d’aluminium non-traitées ou anodisées. Cette peinture est conçue et habituellement utilisée pour la protection de revêtements architecturaux et n’est pas un médium qui est classiquement associé aux Beaux-Arts. Il a été choisi pour ses contraintes, pour la robustesse et la brillance de ses pigments. Ce procédé est intrinsèque à l’expression de l’artiste.

Surmontant le poids des automatismes et des réflexes conditionnés qui s’attachent à la représentation figurative, Darcia Labrosse unit la force brute du travail en usine à l’évanescence des émotions pour peindre une figure humaine ontologique, inquiétante, énigmatique, libre d’artifices dont l’expression atteint à l’universel. Elle peint des incarnations affectives. Au moyen d’une palette opalescente et souvent proche de la monochromie, l’œuvre – évocatrice et séminale – suggère une pré-incarnation, une transcendance évoluant dans quel qu’espace objectif sous-jacent où les sens s’éveillent au-delà du seuil de perception.

Son travail est essentiellement une peinture intuitive, gestuelle et vitaliste dans la grande tradition de l’Expressionisme Abstrait, de l’action-painting, peinture exécutée à la confluence des Beaux-Arts, de l’alchimie et du détachement froid et impersonnel du monde industriel. Il est produit dans un état où les contrastes se rencontrent et s’affrontent. Sur un plan technique, sa passion pour l’architecture et ses matériaux de construction, son apprentissage de la soudure, suivi par des années d’errance sans but parmi les industries lourdes, les ports, les chantiers navals et les fonderies, l’ont amenée à reconnaitre le métal comme son médium de prédilection, le médium approprié à la singularité de son expression.

Son art vient aussi d’une fascination pour un corps humain qui se tord et se déforme. Il résonne avec les évènements catastrophiques de Minamata et leurs répercussions indirectes sur le Butoh, avec les momies des catacombes des Capucins de Palerme, avec l’homme des glaces vieux de cinq mille ans et, plus récemment, avec l’apparition apocalyptique du corps entièrement tatoué de Rick Genest qui se présente lui-même à la fois comme œuvre d’art et  squelette. Il rappelle Soutine, Ensor, la fascination de Bacon pour la tératologie, De Kooning, Dubuffet et le mouvement CoBrA, Basquiat, Freud et tant d’autres artistes qui ont tenté de repousser les limites de la représentation du corps humain sans jamais perdre complètement la perspective  de son humanité.

Le champ électrostatique comme phénomène, comme force vitale et comme agent liant sont devenus des partenaires essentiels à son activité créative. Des rivets, des boulons, des vis plaquées or et autres objets de piercing en acier inoxydables sont appliqués ensuite sur le métal, paradoxalement exposant son immutabilité. Ces petits objets agissent ainsi comme des métaphores représentant des cicatrices, des points sutures de taille humaine qui marquent les corps peints

Le résultat final est, entre autre, un art qui résiste aux intempéries et aux éléments : les toiles peuvent vivre autant sur les murs intérieurs d’une galerie qu’en toute sécurité dans le monde extérieur, in situ, où elles peuvent se métamorphoser en sculpture. Ce dernier trait ajoute une riche dimension architecturale à un art par ailleurs intime, tout en délicatesse.